Portraits de Winkel

Figures du village :

 

 

 

Angèle CHIAPPINI

 

Chiappini Angèle

 

Vous qui profitez des beaux jours et qui allez vous dégourdir les jambes jusque dans le haut du village, vous n’avez pas pu passer à côté d’elle sans l’apercevoir. En tout cas du haut de son balcon elle vous aura surement salué. Résidant au village depuis ses 8 ans alors qu’elle en a désormais 85, Angèle est intarissable de souvenirs et prête à les raconter à qui veut bien les entendre, elle me narre d’ailleurs une histoire bien singulière, c’était en 1933.

Suite à une rixe avec des partisans de Mussolini, un homme quitte sa vie misérable en Italie aidé de ses amis (qui l’avait caché dans un tonneau pendant 2 jours) pour trouver du travail afin de subvenir aux besoins de sa femme et de ses 7 enfants. Au hasard de ses rencontres, il trouve du travail à Lucelle comme bûcheron/ charbonnier, puis par le biais de connaissances, il fait rapatrier sa famille en camion à travers la Suisse jusqu’à Bâle d’où ils partent à pied direction le petit kohlberg. Malgré les quolibets et les marques d’hostilités qu’ils rencontrent, Ils construisent une cabane et travaillent d’arrache pied pour survivre et ont le projet d’acheter une maison bien à eux dans le village de Winkel. Lorsqu’ils arrivent à leur fin en 1939, l’évacuation et décrêtée le jour du déménagement. La famille Locatelli quitte la ferme du petit kohlberg avec 2 chevaux et une voiture sur laquelle ils s’entassent ainsi que leur biens. Sans trop savoir où aller, ils rencontrent un compatriote à l’Isle sur le Doubs qui leur vend un vélo pour 15 francs et leur indique une personne de confiance à Vesoul qui leur donnera du travail. Ni une ni deux, le père enfourche la bicyclette et file à Vesoul à 50 km de là. Il reviendra le surlendemain en camion, chargé de planches et de tôles ondulés pour construire un abri en forêt. Ils passeront toute la guerre dans les alentours de Roche sur Linotte en Haute Saône, monterons et démonterons leur cabane au gré des coupes qu’on leur confiera. D’origine Italienne ils ne sont pas les bienvenus surtout que leur pays d’origine est en guerre contre la France mais ils résistent et tous les enfants donneront un coup de main aux parents pour empiler des stères de bois.

A la fin du conflit Ils prennent enfin possession de leur maison et une de leur fille, Angèle, s’installe au schollis. Elle y restera 13 ans sans eau ni électricité avec son mari Noël Chiappini, scieur de long, et leur 9 enfants. La vie est rude mais il y avait toujours du lait au petit déjeuner, un repas et une bonne soupe aux légumes pour le souper.

Puis un jour Noël trouve du travail à la fonderie à Mulhouse, la vie va changer. Ils habitent désormais dans la maison des parents et découvrent tour à tour l’eau courante, la lumière, la télévision et Angèle travaillera durant 26 ans à Moernach en tant que serveuse en extra. Malgré une enfance difficile et des moyens très modestes, ils n’ont jamais manqués de rien.

Il est bien loin le temps des cabanes dans la forêt, alors quant à savoir si c’était « le bon vieux temps » comme on dit, vous pouvez toujours lui demander elle vous répondra volontiers…

 

 

 

 

Laurent Schirmer

 

Schirmer Laurent

 

Vous avez surement déjà aperçu cet homme charmant, le regard azur la silhouette élégante au costume toujours impeccable. D’ailleurs, certains d’entre vous ont encore dans le fond d’une armoire une veste, une chemise ou un uniforme siglé “L. Schirmer tailleur”.

Petit fils de sabotier et fils de tailleur, il voit le jour à Winkel en 1921 dans la rue principale où, tradition oblige, il apprendra petit à petit toutes les ficelles du métier. Il subira comme tant d’autres l’exil au début de la guerre mais il ne connaîtra pas les Landes car toute sa famille se réfugira chez des proches dans les vosges.

De retour au village, l’armée Allemande “recrute” les jeunes et il choisi de s’enfuir avec quelques amis en France libre. A cause de ce choix, ses parents seront déportés en Allemagne durant 3 ans où ils exerceront tout de même leur métier. Laurent Schirmer connaîtra les camps de réfugiés d’Annemasse, de Ghien puis Genève contraint de rejoindre la suisse en 1942. Il parviendra à trouver une place à Pleigne en tant que commis de ferme et tailleur bien sûr, où il y restera 3 années.

A la fin de la guerre il trouvera du travail chez Peugeot et fera les trajets en vélo toutes les semaines jusqu’à Sochaux, mais malgré une promotion il sera contraint de revenir aider son père qui croule sous le travail. Désormais les vacances, les dimanches et les jours fériés sont un lointain souvenir. Il apprend à son tour le métier à sa femme et ensemble ils confectionnent gilets, pantalons, chemises, jupes, manteaux, soutanes, costumes et uniformes de douaniers, gendarmes, pompiers et bien d’autres encore… pour les villages alentours. Ils mesurent, découpent, assemblent des kilomètres de tissus venus de Roubaix de 10 à 15 heures par jour et ceci toute la semaine car le week-end est réservé aux essayages et retouches. Il se souvient d’un métier difficile qui lui laisse très peu de temps libre et l’oblige souvent à travailler la nuit pour honorer les commandes. Ses enfants ne prennent pas la relève et lorsqu’il décide de s’arrêter, en dépit de la demande, il fait parti des derniers artisans tailleurs de la région, dès lors il faudra aller jusqu’à Mulhouse pour trouver un costume.

Aujourd’hui, sa fidèle machine à coudre de marque “PFAFF” trône, fatiguée, au milieu de son atelier où le temps semble s’être arrêter car elle aussi, profite, d’un repos bien mérité…

 

 

 

 

 

Marie SCHMITT

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Voici une dame charmante, aussi discrète que souriante. Elle arpente rarement les rues du village. D’ailleurs elle le connaît par cœur ce village aussi bien que ses alentours, qu’elle a parcouru de long en large avec ses parents. Tous les dimanches, ils admiraient le panorama qu’offre les hauteurs, qu’elle aime tant.

Originaire de Schiltigheim, où son père exerçait le métier de cheminot, ils reviennent à Ligsdorf puis Winkel auprès de ses grands parents maternels. Au début de l’année 1939, ils s’installent rue de la Birgmatt, la dernière maison en face du facteur. Ils ont à peine le temps d’en profiter que malheureusement l’évacuation vers les Landes a lieu en octobre, « pour  la Sainte Rosalie  » , se souvient-elle comme si c’était hier. Lorsqu’ils reprennent possession des lieux, la maison a été pillée comme tant d’autres.

Des heures sombres, on s’en doute et des souvenirs d’autant plus douloureux que son frère envoyé à 24 ans sur le front Russe par les Allemands, ne reviendra pas.

Mais la vie continue et c’est à Winkel qu’elle va rencontrer son mari, tailleur à l’armée, qui revient de Tunisie. Ils s’installeront dans le Territoire avec leurs deux filles, car il sera affecté à la caserne de Belfort jusqu’à sa retraite. Finalement, comme un retour aux sources, ils construiront au village.

Même si elle prétend ne pas savoir les raconter, de la mémoire et des souvenirs elle en a à revendre. Il y en a un qui l’a particulièrement marqué et qu’elle regrette, c’est celui du « tacot de Ferrette ». On sent un pincement au cœur lorsqu’elle raconte l’aventure que ça représentait d’aller à Altkirch pour la Ste-Catherine. Partir à pied à 3h00 du matin pour prendre le train de 6h00. Traverser les routes et forêts de nuit, peu importe le temps qu’il faisait. Trouver la meilleure place dans ce train bondé qui traverse tous les villages et passer si près des maisons qu’on y voit tout l’intérieur. Bref, un véritable spectacle mêlé aux bruits et aux odeurs de la locomotive.

De quoi impressionner. Puis après une bonne journée, revenir à Winkel, refaire le chemin de nuit les bras bien chargés.Toute une époque ce tacot qui permettait même de savoir l’heure, il suffisait de tendre l’oreille depuis les prés. Lorsqu’il redoublait de vapeur pour monter de Luppach à Ferrette, tout le monde savait qu’il était 16h00.

 

Maria Schmitt vit seule, depuis 1993, au milieu de son jardin, mais elle aime l’hiver à Winkel et comme elle le dit si bien avec le sourire:
« je ne connais pas l’ennui et puis je suis la reine de ma maison ! ».

Merci Maria.

 

 

 

 

Marcel HOENNER

Marcel HOENNER 1

Marcel HOENNER 2

Du haut de ses 88 ans pratiquement révolus, ce sera chose faite le 14 juin, son visage interrogatif laisse place à un sourire bienveillant lorsque je lui expose mes intentions. Interrogatif car lui qui connaissait tout le mondeau village hier, ne connaît plus personne aujourd’hui.

Né en 1922 à Winkel, il est le cadet d’une famille de 4 enfants. Son père exerce le métier de charron,

confectionne entre autres échelles et brouettes. Comme tous les habitants du village, il vit aussi de l’agriculture à la belle saison et coupe du bois l’hiver pour compléter ses revenus. Pour Marcel, la période avant guerre représente les plus beaux souvenirs de son enfance. Tous les métiers étaient représentés, les rues de Winkel vivaient de 5h00 du matin jusqu’à tard dans la nuit les chaudes soirées d’été. Sa famille ne manquait de rien et ils avaient même quelques économies. Ils étaient heureux.  En 1938, il se souvient très bien que les marocains, qui construisaient bunkers et casemates dans les environs, se chargeaient  tous les dimanches de faire l’animation, ils traversaient le village en musique derrière un mouton joliment décoré et dressé spécialement pour l’occasion. Un peu d’exotisme dans ce quotidien rural qui sera de courte durée avant le conflit de 39-45.

Comme tant d’autres, la famille Hoenner est déportée dans les Landes. Ils ouvrent alors les portes de l’écurie et abandonnent tout. Sur place, son père lui achètera un vélo qui lui servira toute sa vie et trône encore dans la grange. Quelques mois plus tard à la capitulation française, ils retrouvent leur ferme mais tout est à refaire pour reprendre une vie normale. Lorsque les allemands arrivent au village en 1939, Marcel a 17 ans. Comme tous les hommes valides, il est réquisitionné pour servir dans l’armée allemande et partir probablement sur le front de l’est. Pour lui c’est impossible et il décide de s’enfuir malgré les sanctions sévères que profèrent les gradés s’ils attrapaient un déserteur tenté par la frontière suisse toute proche. Mais sa décision est prise et il partira avec un ami menuisier qui travaille à l’auberge de Lucelle. Il lui propose d’ailleurs de le rejoindre de nuit car il suffit de sauter par une des fenêtres pour atterrir en terre suisse mais c’est trop risqué car l’endroit est très surveillé. Ils ont un autre projet. Un jour alors qu’il est aux champs avec sa famille, il leur dit au revoir et part avec son vélo en direction de Courtavon où il retrouve son ami. Le soir venu, ils font mine de revenir à Winkel, suivent une voiture de soldats allemands et à la faveur d’un virage changent brusquement de direction et se cachent toute la nuit dans une grange. Au petit matin ils rejoignent un passeur qui leur donne des outils et partent travailler aux champs comme si de rien n’était. L’homme leur indique alors un chemin à travers bois qui les amènera jusqu’en Suisse. Mais, en pleine forêt, ils sont découverts par des militaires, qu’ils pensent être allemands en raison de leurs uniformes, et se croient perdus.. Heureusement ils sont déjà de l’autre côté et ce sont les douaniers qui les « accueillent » ! Les deux compères expliquent leur projet de traverser la Suisse pour rejoindre la zone libre à Annemasse. Conduit à la prison de Neuchâtel,

où ils séjourneront quelques jours, ils rejoignent des dizaines d’autres jeunes alsaciens qui ont fui l’occupant. Ils n’auront pas tous cette chance et parmi les proches de Marcel, un cousin ne reviendra pas.

Une fois en France libre, il trouvera une place chez un paysan puis sera caché par l’armée française en 1943 dans un camp de jeunesse au nord de Grenoble. C’est là, qu’il apprend que toute sa famille a été déportée par sa faute à l’est de l’Allemagne, ils y seront détenus prisonniers jusqu’à la fin du conflit. Au bout de 8 mois d’un régime composé de pain et topinambour il décide de s’engager dans la première division alpine qui le conduira jusqu’en haute maurienne dans le village de Bessans, le dernier avant l’Italie. Jusqu’à la fin de la guerre ils sont chargés de le surveiller car il est pillé régulièrement par des allemands qui ne veulent pas se rendre et se cachent dans les montagnes.

A la libération, il arrivera à Winkel en 45 avant ses parents qu’il ira accueillir à la gare de Ferrette. Libérés par les Russes, ils devront marcher 8 jours pour trouver un pont en état avant de pouvoir se diriger vers l’Alsace. Après toutes ces épreuves la famille est de nouveau au complet et on imagine aisément leur joie… c’est sa sœur qui s’est occupée de la ferme avec son mari pendant leur absence. Avec son frère il prend la succession de ses parents et il vivra de la culture toute sa vie. Mais, dorénavant quelque chose a changé et Marcel ne retrouvera jamais l’ambiance d’avant guerre. Tout est à reconstruire. Et pour la première fois, les jeunes quitteront progressivement le village pour exercer un métier différent de celui de leurs parents. Lorsqu’il regarde aujourd’hui par sa fenêtre et qu’il voit la rue déserte il n’aurait jamais imaginé une seule seconde que son village puisse changer de la sorte. “Tout à disparu” me dit-il, tout comme les hirondelles qui voltigeaient par milliers entre les maisons et accompagnaient de leurs cris stridents celui des enfants.

Sacristain, sous-chef des pompiers, il portait également la tenue du Suisse d’église mais avant tout chef de famille à la réputation sévère, Eugène Froehly, faisait vivre modestementsa famille
de l’agriculture et du bûcheronnage. Il fabriquait également des échelles qu’il allait vendre sur le marché d’Altkirch, départ au milieu de la nuit.

 

 

 

 

 

 

Marthe SCHMITT

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C’est dans ce quotidien régit par le travail où les distractions se faisaient rares que Marthe vit le jour à Winkel le 21 juillet 1923.

Avec ses 2 frères, Charles et Alphonse et ses 3 sœurs, Alice, Jeanne et Claire, elle passe une enfance heureuse mais rude et malgré le contexte difficile, le pot au feu était servi tous les dimanches.

Elle se souvient qu’écolière, la discipline était de rigueur et les journées rythmées par la messe dès 7h00 du matin. Les enfants participaient au nettoyage de l’église et au transport des 30 stères de bois dans le grenier de l’école.

A 16 ans, elle trouve une place de travail pour faire des ménages, dans une famille aisée de Mulhouse chez un colonel. Elle y reste souvent plusieurs semaines avant de pouvoir revenir au village
et c’est là qu’elle apprendra tout me dit-elle. Malheureusement la guerre mettra fin à son contrat.

De retour à Winkel, c’est le maire qui annonce la nouvelle, le village doit être évacué et les habitants n’ont que quelques heures pour faire les valises et tout laisser derrière eux.

Après un recensement des bêtes, qu’ils laissent en liberté, ils prennent la direction des landes et de Com-mensacq. Ils reviendront un an plus tard, les Allemands qui ont occupés la maison n’ont pratiquement rien détérioré et mis à part quelques objets de valeur, tout le mobilier est présent, mais il faut repartir à zéro.

Alors que son frère Charles part pour le front Russe dans l’armée Allemande, son futur mari, Marcel,  ainsi qu’une trentaine d’amis ont réussis à quitter Winkel et passent la frontière Suisse de nuit pour rejoindre Annemasse. Ils se retrouveront après le conflit pour se marier en 1949 et de cette union naîtra 3 enfants, Jean Claude, Bernard et Colette. Elle vivra, comme ses parents, de l’agriculture avec quelques vaches pour avoir lait, beurre et fromage ainsi qu’un ou deux cochons, sans oublier un cheval qui les accompagnera entre autre,  jusqu’au moulin d’Hirsingue pour faire moudre le blé.

Et comme elle a toujours aimé cuisiner de bons produits, le reste viendra tout naturellement de son potager qu’elle cultivera avec plaisir jusqu’à ses 83 ans.
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